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La Convention citoyenne pour le Climat,
regards de 2 citoyens sur l’aventure collective !

Agnès C. et William A. sont citoyenne et citoyen ! Ils ont été tirés au sort pour participer à la Convention Citoyenne pour le Climat. Avec les 150, ils ont proposé des mesures permettant d’atteindre une baisse d’au moins 40% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 dans un esprit de justice sociale.
L’équipe de Res
 publica les a accompagnés durant 8 mois en tant qu’animateurs pour mener à bien leur mission. Nous les avons retrouvés après la Convention pour recueillir leurs avis sur cette expérience inédite.
Ils ont vécu une aventure collective ensemble mais aussi chacun à leur manière. Ils témoignent et partagent pour tirer des enseignements qui serviront à d’autres assemblées citoyennes
 !

Comment la Convention Citoyenne pour le Climat a transformé vos regards sur la question climatique ? Pourquoi souhaitez-vous maintenant partager votre prise de conscience ?

Agnès : Avant, j’avais l’impression de faire attention en recyclant, par la diminution de mes déchets et de ma consommation. Mais avec la Convention Citoyenne j’ai compris que je n’en faisais pas assez : la situation est beaucoup plus grave et plus urgente qu’on ne le pense !

William : Il y a eu “la claque”  dont tous les membres de la Convention citoyenne parlent : les discours de Valérie Masson-Delmotte et de Laurence Toubiana lors de la première session de travail ont provoqué un choc, une prise de conscience de l’urgence qu’il y avait à réduire notre empreinte carbone. Mais l'éveil à la transition écologique n’est pas le même pour tous. Il faut à un moment donné être réceptif, prendre le temps de l’information et du débat. Avec ce que nous avons vécu nous comprenons que pour embarquer 66 millions de Français il n’y a pas meilleur moyen que la parole et le débat. L’éducation à la question climatique ne doit pas seulement être réservée aux enfants. Il faut aussi toucher les adultes.

Agnès : Les Français s’empareront de la question climatique en s’informant ! Je me demande pourquoi l’intervention de Valérie Masson-Delmotte n’est pas diffusée un soir au journal de 20h ! Tout le monde doit avoir accès à la qualité et au niveau d’information que nous avons eus. Je pense aussi qu’il faut utiliser tous les moyens de communication possibles, à toutes les échelles. Le développement de Conventions Citoyennes à l’échelle locale est indispensable pour être encore plus proche des citoyens et des enjeux quotidiens.

William :  La feuille de route que nous avons définie est ambitieuse, elle est à la hauteur de l’enjeu : il ne faudrait pas en dévier. À mon échelle, j’essaie de raconter mon histoire de membre de la Convention Citoyenne pour le climat, car c’est un moyen de faire prendre conscience. Au niveau local des collectivités qui partagent la prise de conscience et l’urgence d’agir ont l'intention d’appliquer nos mesures. Elles peuvent s’appuyer sur les 150 citoyens répartis dans tout le territoire ! Elles peuvent aussi organiser des Conventions citoyennes locales et aider à diffuser.

Pouvez-vous nous raconter quelques  moments forts de cette convention ?

Agnès : Il y a eu le moment où la taxe carbone a été mise sur la table et rejetée très violemment. C’était bien d’en parler une bonne fois pour toute, car c’était un sujet entre nous, au sein des groupes.
Et puis à la fin de la Convention, il y a eu le vote qui proposait de présenter chaque mesure à référendum. Pour moi, cela a été un moment dramatique ! D’ailleurs, je suis partie au bout de la troisième mesure pour laquelle les citoyens n’ont pas voté la présentation à référendum. Je ne comprenais pas pourquoi les autres citoyens de la Convention ne voulaient pas que nos mesures soient soumises au référendum. Selon moi, nous étions là pour mettre en lumière des mesures, les mettre en débat, mais pas les imposer à l’exécutif et aux Français que nous devions entendre. Cela aurait permis d’ouvrir le débat avec l’ensemble de la société et de participer à la prise de conscience.

William : Il y a eu une session où l’on devait classer les propositions qui émergeaient par ordre de préférence. La lutte contre l’étalement urbain auquel je tenais beaucoup semblait faire l'unanimité dans le groupe “Se loger” mais comme il y avait beaucoup d’autres sujets, elle n’a pas été classée dans les priorités. Nous avons contesté le dispositif et insisté sur le besoin de ne pas écarter des mesures structurantes. L’animatrice a fait remarquer que des propositions proches et cohérentes entre elles pouvaient être réunies. Tout un pan de notre travail aurait pu disparaître à ce moment-là, heureusement cela n’a pas été le cas et cette mesure contribue à la force de nos travaux.

Pensez-vous avoir été légitimes ?

Agnès : Je pense que nous étions légitimes parce que nous avons répondu à un mandat, et que nous avons joué le jeu jusqu’au bout. Cependant, j’ai lu des études publiées par les chercheurs, qui disent qu'à partir du moment où nous avions la possibilité de refuser de participer, la représentativité est biaisée. Le fait même de retenir des personnes qui pouvaient se libérer pour venir à toutes les sessions a pu empêcher des salariés de participer. Il y a donc des choses à améliorer pour que les personnes tirées au sort soient accompagnées et participent. C’est aussi pour cela que le référendum, selon moi, aurait renforcé notre légitimité de citoyens représentatifs des attentes de la société française.

William : Nous étions très différents les uns des autres : j’ai rarement discuté avec une telle diversité de gens. Mais cela n’empêche qu’un référendum à choix multiples sur nos mesures aurait permis de mettre en débat des sujets que l’on a étudiés lors de la Convention. Cela aurait réduit le décalage au moment de la présentation de nos mesures. Par exemple, les gens vont peut-être se braquer sur la rénovation globale, ou sur d'autres choses. Cela veut-il dire que nous ne sommes pas légitimes après tout le travail conduit ?

Comment avez-vous travaillé au sein de la Convention ?

Agnès : Tout au long de la Convention citoyenne, nous avons gagné en connaissances sur le sujet climatique. Nous avions beaucoup de liberté, et la possibilité de faire appel à tous les acteurs de la transition écologique. Il n’y avait pas de limites : c’était passionnant, d’autant que la plupart des acteurs que nous avons sollicités ont répondu présents.
Il y avait aussi les experts des questions techniques et légistiques que nous pouvions mobiliser. Ainsi que des “fact-checkers” pour vérifier parfois des intuitions, répondre à des questions, obtenir des données fiables. Sans tous ces appuis nous n’y serions jamais arrivés. Nous avons rédigé des mesures qui peuvent s’inscrire telles quelles dans la loi ! C’était un travail impossible pour des citoyens ordinaires : il fallait donc de l’aide pour comprendre et un réel travail d’intelligence collective entre les 150 citoyens pour décoder et choisir une voie ensemble. Aucun de nous ne peut se revendiquer expert ! Finalement, nous n’avons travaillé qu'un an sur le climat mais ensemble on est allé plus loin…

William : L’animation a été essentielle. Il fallait que cela passe par un processus pédagogique, et il fallait organiser la parole de 150 français qui peuvent être difficiles à gérer de par leurs caractères. Il nous fallait un cadre et de la proximité, de l’intimité et de la confiance. Les animateurs ont été le liant et le catalyseur de la parole : une des clefs de la réussite de la Convention Citoyenne. Le dépôt d'amendements sur nos mesures à également été une véritable manière d’enrichir le processus démocratique. Le fait de pouvoir compléter les mesures, et de voter les amendements a renforcé le processus.

Agnès : Il y a eu beaucoup de critiques sur le cadre donné, mais en réalité, depuis que nous nous sommes constitués en association, nous nous rendons compte de la difficulté de dialoguer sans animateurs !
L’important c’était de mettre en lumière et de formuler les idées qui émergeaient un peu n’importe comment au fil des discussions. Les animateurs ont su poser les bonnes questions pour aller plus loin dans nos réflexions et nous aider dans un réel travail en entonnoir. Travailler en petits groupes était aussi très pertinent.

Avez-vous eu le sentiment d’être instrumentalisés ?

William : J’ai tout de suite souhaité participer à cette Convention, appuyé par des proches, mais j’ai aussi assez mal pris le sous-entendu que si je le faisais je “collaborais” avec le gouvernement. À mon sens, quand l’occasion de se faire entendre se présente, on ne peut pas la refuser. Par contre, j’ai toujours voulu que le public n'amalgame pas le gouvernement et les 150 : nous sommes indépendants. J’ai contribué avec mes éléments de réflexions personnelles, sans avoir été instrumentalisé. J’ai pu mettre ce que j’ai voulu sur la table.
Par exemple, la proposition de déposer un plan de réversibilité au moment du dépôt du permis de construire d’un bâtiment, s’est retrouvée dans la bouche de la ministre. Cela a été inscrit dans le projet de loi. C’est un sentiment génial ! Les bâtiments à venir vont devoir prouver qu’ils sont réversibles avant d’être construits. C’est acté, à partir de mes réflexions personnelles que nous avons débattues et enrichies avec les 150. Cela dit, les journalistes préfèrent s'attarder sur les frictions qu’il peut y avoir entre les citoyens et le gouvernement, plutôt que de souligner des petites victoires comme celle-là !

Agnès : J’ai eu cette impression au début, oui. Un sentiment sous-jacent parmi les 150 citoyens qui incitait à la prudence. Les intervenants nous alertaient d’ailleurs. En période politiquement compliquée, avec la crise des gilets jaunes, certains étaient méfiants envers l’organisation et les animateurs. Pour moi, nous étions tous dans le même bateau, et nous avions besoin de nous faire confiance pour y arriver.

Comment vous êtes-vous emparés de votre rôle de citoyens, entre le moment où vous avez été tirés au sort, et aujourd’hui ?

William : Au départ, il y avait de la curiosité. Comme beaucoup de Français, ma confiance dans le système politique est faible. La politique ne m’intéressait plus car aux dernières élections, j’ai eu le sentiment de me faire voler mon vote.  Je pense que la Démocratie a besoin d’évoluer pour être plus attentive au postulat de départ, qui est le bien-être de tous les citoyens.
Aujourd’hui je me sens à nouveau citoyen, plus que jamais. La mission de porte-parole  me motive beaucoup, et je continue de l'exercer. Je suis un des membres de la Convention le plus suivi sur Twitter, sûrement parce que j’ai commencé à communiquer dès le début. Je sais que je suis assez scruté, notamment par les ministères, mais je continue de livrer mon ressenti, mes doutes et mes certitudes.

Comment avez-vous travaillé avec le gouvernement et le parlement après la Convention ?

William : Nous nous sommes constitués en association, Les 150, car nous pensions que nous étions à même de soutenir nos travaux. Cette association est devenue un interlocuteur privilégié pour le ministère de l'Écologie, et les autres ministères chargés de la continuité des travaux. Certains citoyens ont également pris contact avec des parlementaires. Du coup nous travaillons depuis deux ans alors que l’enjeu climatique nécessite d’aller vite et d’agir maintenant.
Nous avons aussi rencontré tous les travers politiques : des promesses, donc on se méfie depuis le départ. Ma position a été de croire que le gouvernement puis les parlementaires voulaient bien faire les choses. Car s’ils ne sont pas ambitieux, cela va les desservir plus qu’autre chose. Mais quand on voit que l’on en est encore à essayer de sauver Peugeot et Renault, alors qu’on sait qu’on doit changer… Disons, qu’on sent encore une volonté forte de la part des grands groupes de chuchoter à l’oreille des ministres. On vit encore dans cette aberration de la croissance infinie. Ce n‘est plus mon cas personnellement.

Agnès : Après la Convention, pendant l’élaboration du projet de loi, je n’ai pas l’impression d’avoir réellement pu participer aux débats et défendre nos mesures. J’ai l’impression que nous avons été invités en tant que spectateurs, et que nous n’avions pas tellement notre mot à dire. C’est pour cette raison que je pense que le projet de loi est très loin des objectifs que nous nous étions fixés. Il est encore moins à la hauteur des objectifs de réduction d’au moins 55% fixés par l’Europe.
Concernant l’association Les 150 dont je suis Trésorière, nous tenons à assurer la continuité pour rappeler le contenu de nos travaux. Nous le faisons malgré les contraintes personnelles d’organisation. Une trentaine d’actifs parvient à s’investir sur les 150.

Comment avez-vous appréhendé les médias ?

Agnès : Nous avons d’abord été protégés au sein de la Convention car nous avions le choix de répondre aux questions des journalistes ou non. Ensuite j’ai regretté le projecteur porté par les médias sur certaines mesures comme les 110 km/h sur l’autoroute, ou les 28h de travail hebdomadaires. Les désaccords que soulèvent ces mesures intéressent les journalistes ! Mais ces mesures ont été amenées sur la scène médiatique sans explication. Les gens n’ont pas compris en quoi réduire la vitesse à 110 km/h sur les autoroutes pouvait vraiment réduire les émissions de gaz à effet de serre… Par ailleurs, je suis surprise qu’on ne parle que très peu des mesures sur le  financement. En tout cas, personne ne m’a jamais posé de questions dessus !

William : Les médias cherchent “la petite bête” mais ils se sont intéressés à la Convention, et ont contribué à sa réputation. De notre côté, nous avons rédigé des communiqués de presse et une tribune sur la rénovation globale par exemple. Vous trouverez sur le Twitter des @150. Cela n’a pas toujours été repris par les médias : peut-être que nous n’avons pas encore tous les codes ?!

La Convention a-t-elle eu un impact sur l’action publique, sur certaines entreprises, et sur l'environnement associatif ?

William : On a senti du soutien public. Personnellement, les gens sont venus me voir pour discuter en physique ou sur Twitter. On a également eu des appels de grands groupes qui savent que l’opinion publique va converger à un moment donné, mais je reste méfiant sur leurs intentions. Les militants, eux, ont d’abord été critiques vis-à-vis de nous, parce que 150 citoyens qui n'avaient rien à voir avec le sujet donnaient leur avis et que nous étions écoutés. Quand on apporte quelque chose de nouveau venant de nulle part, ça pose question aux militants investis ! Mais ils ont ensuite compris qu’on les écoutait et que l’on pouvait aussi porter leurs idées.
Concernant notre action publique, je pense que la Convention a eu un impact car le scénario n’était pas écrit à l’avance. Le refus de la taxe carbone par les 150 est un exemple. On le voit aussi à travers la réaction du gouvernement à nos travaux, je crois qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on aille aussi loin, et cela pose question, alimente le débat public.
On peut donc dire que la démocratie délibérative que nous avons expérimentée peut aider les décideurs, surtout s’ils s’engagent sur un vrai “sans-filtre”.  Mais finalement, même si tout n’est pas retenu, on a quand même le sentiment d’avoir fait bouger les lignes !

Agnès : Au départ, nous nous demandions pourquoi cette Convention n'intéressait pas grand monde. Et puis, petit à petit, les médias et les Français s’y sont intéressés. La pandémie qui a déclenché l’alarme sur l’état de notre société a peut-être joué un rôle. Elle prouve selon moi qu’il faut changer nos modes de vie.
Le fait que nos mesures soient intégrées au plan de relance a fait prendre conscience de l’importance de la Convention citoyenne pour le climat. Même si le projet de loi ne va pas assez loin selon moi, nous voyons quand même que des entreprises et des acteurs agissent en fonction de nos travaux…  J’ai aussi l’impression que certains ont moins peur d’aller plus loin, parce qu’ils ont pris conscience, à travers nous, que la société était plus prête qu’il n’y paraît. De toute façon, les entreprises vont être obligées de changer leur façon de travailler et de produire, donc il faut préparer le changement en amont. Sinon, le changement  va être difficile à surmonter.
Mais attention, il n’y a pas que les autres qui doivent bouger ! Côté individuel, chacun peut agir à son niveau. De fil en aiguille, les 150 témoignent et donnent l’exemple autour d’eux et à d’autres pays. Dans ma vie professionnelle, j’ai fait évoluer mon employeur. Des gestes sont indispensables à tous les niveaux !

Gilles-Laurent RAYSSAC, Sophie GUILLAIN, Julien GRENOUILLEAU
et Camille BOURDIER
2019-2021