Dans le contexte des élections municipales de 2026, les mobilités font partie des préoccupations majeures des Français : 29 % d’entre eux déclarent que la circulation et le stationnement font partie des enjeux principaux de la prochaine mandature et 23 % citent le développement des transports en commun (Sondage de l’institut Terram et Project tempo, Élections municipales 2026 : quelles sont les priorités des électeurs ?). Si ce sujet est aussi prégnant, c’est que les mobilités constituent un sujet central dans la vie quotidienne en milieu urbain comme en milieu rural, conditionnant l’accès à l’emploi, aux services publics, aux commerces, à la santé ou encore à l’enseignement. Elles ont par conséquent un fort impact sur l’accessibilité des territoires et leur économie locale. S’ajoute à cet enjeu d’attractivité des territoires, un intérêt croissant des citoyens pour l’écologie et le changement climatique. Or, les transports sont responsables d’un quart des émissions de CO2 dans l’Union Européenne, dont 71,7 % proviennent du transport routier. Le développement de mobilités décarbonées est donc indispensable pour faire face aux enjeux de demain. Pour toutes ces raisons, les questionnements sur la manière de se déplacer prennent une place de plus en plus importante dans le débat local.
Nous évoquons dans cet article deux dialogues préparés et animés par Res publica sur ce sujet :
Convention citoyenne du Tram Nord – Eurométropole de Strasbourg - 2025
La Convention citoyenne sur le Tram Nord a réuni 100 citoyens, tirés au sort et représentatifs de la population de l’Eurométropole de Strasbourg, pour travailler pendant 6 sessions de travail sur le tracé d’une nouvelle ligne de tramway visant à mieux relier les quartiers prioritaires de la ville (QPV) du nord de l’agglomération au centre-ville de Strasbourg. Après auditions de différents acteurs, visites sur site et débats, les participants ont pu proposer un tracé préférentiel tout en discutant des conditions de réussite, l’insertion du tramway sur un espace urbain restreint et l’impact sur le reste du réseau de transport et l’aménagement de la ville.
Elaboration du plan de mobilité de la grande agglomération toulousaine – Tisséo Collectivités -2024-2028
Sous l’égide de Tisséo Collectivités, Autorité Organisatrice de la Mobilité (AOM) de la grande agglomération toulousaine regroupant 5 intercommunalités, la démarche « Demain Mobilités ! » a été lancée pour construire le futur plan de mobilité (PDM), portant sur la période 2030-2040. C’est une démarche de long terme commencée en 2024 et se poursuivant jusqu’en 2028. Une concertation préalable avec garant CNDP a été organisée entre novembre 2024 et février 2025 pour associer le public à la discussion sur l’état des lieux et au débat sur les enjeux et les objectifs du PDM via de multiples modalités de dialogue (panel citoyen, cahier d’acteurs, ateliers, débats mobiles, webinaires, site internet, etc.) pour toucher le plus large public possible tout en étudiant le sujet en profondeur. Actuellement, le projet est en phase de concertation continue et un comité de suivi réunissant des membres du panel de la concertation préalable, des étudiants, des employeurs, des syndicats, des associations d’usagers, des membres de Conseil de Développement, etc. a été mis en place pour approfondir les réflexions et faire émerger plusieurs scénarios.


En termes de mobilités, le Maire a deux missions principales : aménager et entretenir les voies communales, et réglementer la circulation. Il décide ainsi avec son conseil municipal des rénovations et aménagements de voirie, veille au nettoyage et à l’éclairage des routes, réglemente les limitations de vitesse, organise le stationnement et régule la circulation. Toutefois la plupart des services liés aux mobilités sont gérés par d’autres acteurs. La loi d’orientation des mobilités (LOM) a notamment renforcé le rôle du couple intercommunalité (directement ou via des syndicats) / Région dans la gouvernance et l’organisation des mobilités, car ce sont ces collectivités territoriales qui disposent du statut d’autorités organisatrices de la mobilité (AOM).
Cependant, ce mille-feuille administratif est peu lisible et compréhensible pour les habitants ; c’est pourquoi ceux-ci se tournent souvent vers leur maire, l’élu de proximité par excellence, pour lui faire part de leurs observations ou souhaits en termes de mobilité, quelles que soient ses attributions en termes de compétences. Le Maire revêt alors un rôle de coordinateur entre les différents acteurs compétents, relaie et appuie les demandes à défaut de toujours pouvoir agir directement. En outre, ce dernier, en plus de son poste de maire, est souvent membre élu des intercommunalités et/ou des autorités organisatrices des mobilités et peut à ce titre agir sur des domaines ne relevant directement pas de sa compétence de maire.
Pour le projet de tramway de l’Eurométropole de Strasbourg, les maires des villes concernées Strasbourg, Schiltigheim et Bischheim (et même ceux des communes potentiellement desservies plus tard d’Hœnheim et de Souffelweyersheim) se sont tous montrés très concernés et investis dans le projet et sont intervenus lors de la convention citoyenne car le projet est structurant pour leurs communes.
La mobilité constitue souvent un sujet clivant car elle touche au quotidien et à la liberté de chacun. L’usage de la voiture, en particulier l’autosolisme cristallise les tensions : certains veulent en réduire la place à cause de la pollution, du bruit ou de l’occupation de l’espace public, tandis que d’autres expliquent qu’ils n’ont pas d’alternatives (horaires décalés, distance, manque de transports) et craignent d’être pénalisés. Ces deux positions sont légitimes et reconnues dans les débats citoyens. Pour enclencher le changement des pratiques, nécessaire au vu de l’urgence écologique, deux grandes postures s’affrontent : l’incitation ou la contrainte. Ce clivage s’illustre par exemple dans les travaux et l’avis produit par le panel citoyen dans le cadre de la démarche « Demain Mobilités ! » : « Pour une partie du panel, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres : inciter et si nécessaire contraindre au changement de comportements représente une partie de la solution. Pour une autre partie du panel, il faut veiller au respect des libertés individuelles en évitant d’ici 2040 la mise en place de mesures restreignant l’usage individuel de la voiture. »
La mobilité constitue un domaine qui fait appel aux sensibilités de chacun, où de nombreuses parties prenantes adoptent des points de vue variés. C’est dans ce contexte délicat que les dispositifs de concertation prennent place. Ils permettent à des personnes aux vécus, aux croyances, aux situations de vie différentes de se rencontrer, d’échanger et de comprendre les besoins et priorités et d’autres habitants. Ainsi, chacun réalise à quel point les personnes qui portent des points de vue différents – et qui sont légitimes à les porter – sont nombreuses. Les désaccords peuvent perdurer à l’issue des débats mais les participants sont transformés par la prise en compte d’autres points de vue et d’autres expériences personnelles.
Ces clivages et tensions sont souvent renforcés par le fait qu’en milieu urbain, l’espace disponible sur la voie publique est limité : piétons, passagers des transports en commun, cyclistes, automobilistes, etc. doivent se partager un espace contraint. Or, pour développer un nouvel usage actuellement absent d’un espace public, à l’image d’une ligne de tramway qui nécessite l’aménagement d’une plateforme dédiée, il faut nécessairement empiéter sur des espaces précédemment réservés à d’autres usagers. C’est ainsi pour cette raison que les membres de la Convention citoyenne de l’Eurométropole de Strasbourg ont dû se positionner sur un certain nombre de défis pour déterminer les différentes priorités entre la plateforme de tramway, la végétalisation et la déminéralisation, la circulation des véhicules motorisés, les aménagements cyclables, les trottoirs et les espaces réservés au stationnement. Déterminer collectivement leur positionnement sur ces défis a été l’un des exercices les plus difficiles de leurs travaux, mais ils ont réussi en s’interrogeant notamment sur les conditions nécessaires pour garantir une bonne acceptabilité sociale du projet par tous.

Les mobilités, sujet à la croisée de grands enjeux (aménagement de l’espace, transition écologique, etc.) et de la vie quotidienne, constituent donc un objet de concertation singulier, très sensible. Au fil de nos expériences, nous avons toutefois noté que les parties prenantes réussissaient généralement à fédérer leurs points de vue autour d’un objectif commun : la recherche de la justice spatiale et de la justice sociale. En effet, si à première vue chacun campe sur des positions différentes et parfois tranchées, tous se rassemblent sur l’importance de prendre en compte les besoins spécifiques des personnes éloignées du centre des grandes villes et d’intégrer à la réflexion les besoins de toutes les classes sociales et des catégories de la population qui pourraient avoir des besoins de mobilité particuliers (personnes âgées, familles, adolescents, personnes en situation de handicap, etc.). Ainsi, l’enjeu « Cohésion sociale et territoriale » a été très soutenu par les participants de la concertation préalable de la démarche « Demain Mobilités ! » qui ont fait de nombreuses propositions pour garantir l’accès et l’accessibilité des transports en commun et des modes actifs à toutes et tous et pour assurer le droit à la mobilité de l’ensemble des habitants de la grande agglomération toulousaine quel que soit leur lieu de résidence ou de travail.
A la Convention citoyenne de l’Eurométropole de Strasbourg, la question qui était posée aux citoyens était « Selon quelles modalités et à quelles conditions de réussite la desserte en tramway des communes nord vous semble la plus adaptée au regard des enjeux de transition écologique et d’équité territoriale ? ». L’intégration de la notion d’équité territoriale dans la question a agi comme un véritable fil conducteur lors des échanges, qui a permis aux citoyens (y compris ceux qui avaient des avis très tranchés au départ) d’avancer efficacement autour d’un objectif commun et jamais remis en cause.
Si cet objectif de justice sociale et spatiale constitue l’une des clés pour résoudre la conflictualité du sujet, les moyens à mettre en œuvre ne font cependant pas toujours l’unanimité. Ainsi, dans la grande agglomération toulousaine, la gratuité des transports en commun par exemple a fait l’objet de débats.
Les sujets de mobilité agitent régulièrement le débat public, car les enjeux qui en découlent sont forts et les conséquences des politiques de mobilité sur les vies quotidiennes peuvent être importantes. L’intérêt de concerter sur ces sujets, au-delà des obligations réglementaires, est absolument incontournable pour que l’organisation spatiale des déplacements fonctionne bien et que chacun y trouve sa place sans se sentir marginalisé ou écarté des politiques publiques. Les objectifs partagés de justice sociale et d’équité territoriale, souvent liés, apparaissent bien souvent comme une piste à explorer pour que les concertations fonctionnent et servent efficacement les projets de mobilité.
